« Une remise à plat des ARS me paraît inévitable »

« Une remise à plat des ARS me paraît inévitable »

24/06/2020

En ville comme à l’hôpital, l’épidémie de SARS-CoV-2 s’est traduite par une crise sanitaire sans précédent, incitant à repenser les organisations dans l’urgence – avec plus ou moins de bonheur. En première ligne, le syndicat Jeunes Médecins, qui représente aussi bien les médecins hospitaliers que libéraux, a été particulièrement actif pour pointer certains dysfonctionnements et initier une réflexion sur l’après. Rencontre avec son président, le Docteur Emanuel Loeb. Par Aurélie Pasquelin / Hospitalia #49, juin 2020.



Lors de la crise sanitaire, vous avez multiplié les recours en déposant notamment deux référés liberté auprès du Conseil d’État. Pourquoi ?

Dr Emanuel Loeb : Dès le début de la crise, nous avons fait savoir aux autorités de santé que nous étions prêts et disposés à mobiliser tous nos moyens pour accompagner et structurer la prise en charge des patients atteints du Covid-19… mais nous n’avons eu aucun retour. Nous sommes d’ailleurs loin d’être les seuls : les syndicats n’ont globalement pas été consultés pour organiser la réponse à la crise. Les réunions avec les pouvoirs publics ne se sont tenues de manière régulière qu’à partir de la fin avril, alors que le pic de l’épidémie était passé. À mes yeux, ce n’était dès lors qu’une façade, un semblant d’écoute. Face à cette impossibilité d’échanger avec les autorités nationales comme régionales, nous avons, entre autres, saisi le Conseil d’État en mars pour demander un durcissement des mesures de confinement au nom du « droit à la vie ». Plus récemment, nous avons également déposé un recours auprès du ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, pour avoir accès à la liste des professionnels de santé ayant été atteints du Covid-19. Tout cela aurait pu être évité si des instances de concertations avaient été mises en place. À défaut, chacun s’est organisé seul, que ce soit au niveau des métiers que des territoires.

En cas de deuxième vague de l’épidémie, quel serait l’élément clé à améliorer dans la gestion des soins ?

De l’avis de tous, le manque de concertation est assurément là où se situe la plus large marge d’amélioration. L'enjeu est de taille puisque sans cette concertation, la ville et l’hôpital sont restés cloisonnés, ce qui a entraîné plusieurs aberrations dans l’organisation des soins. Notre syndicat fédérant à la fois des médecins hospitaliers et libéraux, nous avons été les témoins directs de ce clivage. Malgré l’élargissement théorique de son périmètre, la Direction Générale de l’Offre de Soins (DGOS) n’a, in fine, pas su dépasser la tendance qui prévalait à l’époque de la Direction de l'Hospitalisation et de l'Organisation des Soins (DHOS) : elle n’a concentré son attention que sur les hôpitaux, et plus particulièrement sur les urgences. Cette politique a créé un véritable appel d’air et mis ces services sous tension, alors que la médecine de ville aurait pu orienter les patients en amont et donc lisser les flux. Ce n’est pas le seul dysfonctionnement lié à l’absence de lien entre médecine de ville et hôpital… Ce clivage a aussi mené, du moins en partie, à une prise en charge désastreuse des patients atteints d’autres pathologies. Nous ne pouvons pas continuer ainsi : si nous n’avons pas la capacité de créer un maillage territorial efficace en y associant tous les acteurs en mesure de répondre à la crise, il nous sera difficile de gérer l’épidémie sur le long terme. C’est ce qu’il s’est passé dans de nombreux territoires, où toutes les attentions étaient centrées sur la gestion de la vague au sein des établissements de santé. La création d’un maillage territorial a été délaissée, ce qui n’a pas été sans impact sur la préparation d’un déconfinement sans risques.

La ville et l'hôpital sont restés cloisonnés, ce qui a entraîné plusieurs aberrations dans l'organisation des soins


La gestion territoriale de la crise par les Agences Régionales de Santé (ARS) a largement été sous les projecteurs. Comment l’évaluez-vous ?

Un maillage territorial fort n’est véritablement possible qu’en décentralisant les prises de décisions. Sur le papier, une telle organisation est du ressort des ARS. Mais le fait que leurs directeurs généraux soient liés au pouvoir politique les a, à mon sens, empêché de remplir pleinement leur mission. Plus largement, la gestion de la crise sanitaire par les ARS remet en question leur pertinence dans ce type de situation. Ont elles permis de créer un lien entre les professionnels de santé en ville, à l’hôpital et dans le secteur médicosocial ? La réponse est non. Ont-elles assuré une bonne distribution du matériel et des équipements nécessaires à la prise en charge des malades ? Non. Ont-elles remonté des chiffres fiables pour faciliter le suivi de l’épidémie au sein des territoires ? Non. Ont-elles favorisé un maillage efficace pour une gestion centralisée des lits ? C’est encore non. De manière très factuelle, les ARS n’ont clairement pas été à la hauteur. Une remise à plat du système me paraît inévitable.

La crise a également remis en question les orientations sanitaires de ces dernières années. Des changements vous semblent-ils nécessaires ?

Notre syndicat plaide effectivement, et depuis longtemps, pour une meilleure organisation des soins et pour son inscription dans une vision globale, alliant la médecine de ville, l’hôpital et le secteur du médico social. Pour l’instant, même si beaucoup appellent cette union de leurs voeux, force est de constater que nous en sommes loin et ce, malgré la crise sanitaire. C’est l’une des raisons qui me fait dire qu’il n’y aura pas de changement profond : les pouvoirs publics continuent de raisonner de manière cloisonnée. Les professionnels hospitaliers ont longuement demandé une augmentation du nombre de lits et commencent désormais à être entendus. Mais quid de la prise en charge des patients en amont et en aval ? Au-delà de la seule question du nombre de lits, il faut surtout mieux les utiliser en repensant l’organisation des soins. Augmentons le nombre de soignants en ambulatoire et organisons leur lien avec la ville avec, par exemple, la mise en place d’un monitoring pour connaître en temps réel la capacité des hôpitaux sur le territoire. Nous pourrons alors atteindre le premier objectif dans la lutte contre cette pandémie : circoncire rapidement la diffusion du virus.

Quid de l’impact des politiques de soins passées ?

Celles-ci ont assurément eu de lourdes conséquences sur la gestion de la crise : il ne faut en effet pas oublier qu’au-delà de la pénurie de lits, le véritable enjeu réside dans la pénurie des effectifs soignants. Le manque de personnel a, par exemple, été le principal problème de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP). Martin Hirsch, son directeur, porte la responsabilité du démantèlement de l’AP-HP. Aujourd’hui le personnel est épuisé par la crise, mais aussi par les mesures de restrictions budgétaires qui avaient été prises ces derniers mois.

Le gouvernement a annoncé une prime exceptionnelle pour les soignants. Que pensez-vous de cette mesure ?

Elle est totalement imparfaite ! L’enveloppe annoncée, 1,3 milliards d’euros, montre bien que des fonds existent et surtout qu’ils peuvent être débloqués pour les hôpitaux. Personnellement, j’aurais préféré que cette somme aille à la modernisation des unités de soins et à l’embauche de personnel. Pour dire les choses autrement, j’aurais préféré que l’on redonne les moyens aux hôpitaux d’effectuer leur mission sans en passer par une prime qui, en plus d’être ponctuelle, sera inégalement répartie entre les personnels et les régions. De plus, cette mesure laisse entendre que les médecins de ville et le secteur du médico-social n’auraient pas contribué à la lutte contre le virus. Si l’on s’en tient à ces annonces, l’après ne serait, finalement, pas très différent de l’avant…

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